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Les « curanderos » mexicains vus par le dessinateur de BD François Boucq

15 février 2010

 

Aquarelle de François Boucq représentant un étal du marché de Sonora, à Mexico.

L’Alliance Française de Polanco présente du 10 février au 17 mars 2010 une série de 20 aquarelles réalisées par l’illustrateur de BD français François Boucq. Surtout célèbre pour les séries de bandes dessinées Bouncer et Les Aventures de Jérôme Moucherot, Boucq retranscrit à cette occasion dans ses dessins les rites pratiqués par les sorciers populaires mexicains (« curanderos ») dans différentes régions du pays.

Infosmexique: Dans quelles circonstances avez-vous réalisé cette série d’aquarelles sur les « curanderos » mexicains ?

François Boucq : La question du corps humain, de la santé, de la maladie, comment guérir, toutes ces questions m’intéressent. Je fais beaucoup d’investigation dans ce domaine. On a souvent des discussions sur ce sujet avec Alejandro Jodorowsky (le scénariste de la bande dessinée Bouncer), et donc je suis venu au Mexique avec l’intention de rencontrer quelques guérisseurs.

En parallèle, le journal GEO voulait faire un numéro spécial consacré à des dessinateurs de bandes dessinées qu’il envoyait à travers le monde, de façon à ce que ce numéro soit exclusivement un numéro de dessins, de croquis de voyage. Il m’avait sollicité pour que j’aille en Thaïlande, mais je leur ai dit que j’allais au Mexique pour rencontrer des guérisseurs et qu’il pouvait être intéressant de traiter en image les expériences auxquelles j’allais me livrer avec eux. Ils ont accepté l’idée. C’est comme ça qu’en 2003, je me suis retrouvé à rencontrer quelques guérisseurs à Mexico, dans la région d’Oaxaca, et de Palenque.

Est-ce que cela n’a pas été difficile de réaliser des dessins sur un sujet aussi intimiste ? Les « curanderos » généralement n’aiment pas qu’on les étudie, qu’on les observe…On le sent bien quand on visite le marché de Sonora. 

Je me suis rendu compte que la meilleure manière de traiter des circonstances comme celles-là, ce n’est pas la photographie, mais plutôt le dessin. C’est beaucoup moins problématique de dessiner une situation que de la photographier ; c’est dans des circonstances intimistes comme celles-là qu’on sent toutes les différences qu’il y a entre ces 2 moyens d’expression.

Et puis généralement, comme ça prend un peu de temps de faire une aquarelle, je ne fais pas tout le dessin sur place : je fais d’abord  un croquis rapide, je repère les couleurs, je les note à côté des éléments qui sont dessinés, et c’est plus tard que je reporte les couleurs et termine l’aquarelle. Je fonctionne aussi comme ça parce que ce qui est intéressant dans un cas comme celui-là, c’est de suivre soi-même le protocole des guérisseurs. Donc la plupart du temps, je me laissais faire par le guérisseur, même si en réalité je n’avais rien à guérir…

François Boucq à l'Alliance Française de Polanco.

Vos aquarelles ont donc véritablement une dimension journalistique : à traverse le dessin, vous décrivez le monde des « curanderos » mexicains…

Oui, tout à fait….C’est comme une écriture le dessin….au lieu de mettre des mots, on met des formes, on met des attitudes, mais c’est une écriture…On pourrait rapprocher ça des peintres qui dans des temps un peu plus reculés, à la demande de journaux comme l’Illustration, partaient avec des carnets de croquis, revenaient, faisaient des peintures, des aquarelles, des dessins en noir et blanc ou à la plume…C’est très, très beau à voir, je ne comprends d’ailleurs pas  pourquoi aujourd’hui, il n’y a plus autant de dessins qui sont utilisés…

En France, vous êtes surtout connu comme dessinateur de bandes dessinées…C’est la première fois que réalisez un projet de ce genre ?

Non. Avant que ce soit la mode des carnets de voyage comme aujourd’hui,  on a fait les tout premiers carnets de voyage, c’était dans une collection qui n’a finalement pas duré, mais on  avait été 5 dessinateurs à partir avec un romancier dans un pays qui plaisait au romancier. Moi j’étais parti à New York avec un romancier américain qui s’appelle Jérôme Charyn. Je faisais les aquarelles et lui faisait le texte. Je crois qu’il devait y avoir une cinquantaine d’aquarelles en tout. C’est la première fois où j’ai fait un travail d’assez grande ampleur sur un même thème. Sinon, de façon générale, ça m’arrive souvent de faire des croquis de voyage, comme ça…

Donc votre champ d’action en tant que dessinateur ne se réduit pas à la bande dessinée?

Vous savez la bande dessinée est tellement exigeante du point de vue du dessin, du point de vue de la couleur, qu’après on peut toucher à tous les autres genres. C’est presque une réduction mentale de considérer que le dessinateur de bande dessinée n’est qu’un dessinateur de bande dessinée, au contraire c’est parce qu’il est dessinateur de bande dessinée qu’il peut toucher à des domaines comme l’aquarelle, la peinture à l’huile…Passer de l’un à l’autre est très facile puisque selon moi, la bande dessinée est le genre le plus exigeant d’un point de vue graphique: la bande dessinée est une suite d’images, c’est donc quelque chose de  très astreignant, puisqu’on ne se sent libérer de la bande dessinée qu’à partir du moment où on a terminé la dernière case. Cela peut prendre six mois, sept mois, parfois même un an ou deux pour certains dessinateurs. Une aquarelle, on la commence, une demi-journée après, elle est finie. 

Pour revenir à votre expérience au Mexique, avez-vous eu du mal à rentrer dans le monde si secret des « curanderos » ?

C’est vrai qu’il y a certains scrupules à présenter les guérisseurs à des gens comme nous, qui sommes supposément « civilisés »….C’est comme si c’était quelque chose qui n’appartient pas a la même culture que la nôtre…

Il faut donc chercher pour pouvoir rentrer en communication avec les guérisseurs et en même temps leur faire comprendre que l’intention n’est pas de se moquer, mais au contraire de  faire un travail d’investigation. Dans mon cas, le travail de guérisseur est un travail que je considère artistique : ces différents guérisseurs créent des guérisons, ils soulagent la personne grâce à des moyens totalement fantaisistes pour nous, totalement irrationnels. C’est cet aspect-là qui m’intéressait.

Qu’est ce que vous retenez des différents rites de guérison que vous avez découverts au Mexique et que vous racontez dans ces aquarelles ?

 

Aquarelle de Boucq représentant la "curandera" Rufina en train de procéder à une consultation (Santa Ana Zecache,Oaxaca)

Ce sont des médecines qui se créent de manière parfois irrationnelle, puisque ce sont les rêves qui révèlent à quelqu’un sa capacité de pouvoir guérir, il se voit en rêve en train de faire des gestes et ensuite, il accepte l’autorisation de pouvoir les faire dans la réalité. On trouve des tas de domaine. Par exemple, Rufina, que j’ai rencontré à Oaxaca, guérit avec de la paraphine, sa spécialité, c’est d’absorber les peurs qui se cachent au fond des individus pour les libérer. On a aussi rencontré des « curanderos »  qui se faisaient habiter par les esprits…Il y a eu des moments très rigolos avec ces « curanderos »…C’était dans un petit village près d’Oaxaca, on part chercher la guérisseuse, elle n’était pas chez elle, quelqu’un nous dit qu’il sait où elle est, qu’elle est dans une fête au village. Il va la chercher et elle commence la consultation avec un de ses apprentis …au bout d’un moment, il y a une espèce de secousse, et elle est habitée par des esprits qu’elle appelle « hermanos ».  

Et donc on commence la consultation, et ce qui est arrivé c’est que les guérisseurs se font engueuler par les esprits qui venaient de prendre possession de leur corps, parce qu’ils avaient bu de l’alcool dans leur fête, et que les « hermanos » détestaient rentrer dans un corps qui avait bu de l’alcool… donc je voyais ces 2 personnes qui d’une certaine façon, se parlaient à eux-mêmes et prenait des pauses de contrition, parce qu’ils se faisaient engueuler comme des gamins par des esprits qui prenaient possession de leur corps…C’était incroyable….C’est aussi ça qui me plaît : être dans un lieu où on perd ses repère. A ce moment, il y a quelque chose en nous qui devient complice des choses que l’on voit, et on abandonne la rationalité pour accepter ce monde-là…

Les guérisseurs sont aussi des gens très consciencieux, ce n’est pas de l’abattage comme c’est parfois le cas dans la médecine que l’on connaît nous, ce sont des gens qui d’un coup abandonnent la fête où ils étaient pour donner une consultation, ils prennent toutes les précautions pour vous guérir, comme s’ils étaient investis d’un devoir…

Et alors c’est efficace la médecine des « curanderos » mexicains ?

Je me suis soumis à l’expérience, et pour dire vrai, Rufina m’a dit des choses tellement incongrues pour quelqu’un qui vit à Oaxaca  et a affaire à un patient qui vit à Lille dans le Nord de France…Je me souviens qu’elle m’a dit que j’avais une peur de la noyade et quand j’avais 6 ans , je me suis presque noyé, j’ai presque failli mourir noyé à 6 ans et donc elle m’a révélé un truc qui est vraiment très, très ancien. Je me demande même si ce n’était pas avant 6 ans, j’étais parti avec une bouée, et puis j’ai lâché la bouée, j’étais en train de mourir quand une dame (ça on me l’a raconté) m’a récupéré au dernier moment. Elle m’a ramené et donc j’ai recommencé à vivre.

Je me souviens que Rufina m’a aussi dit qu’elle me voyait au troisième étage d’une maison, je regardais au carreau, et que là aussi c’était une ambiance de peur. Effectivement quand j’étais enfant, j’habitais un quartier qui était très populaire, il y avait un café qui était juste à côté de chez moi et tous les dimanches soir, il y avait des bagarres et des morts, et je redoutais ce moment-là parce qu’au moindre bruit, j’allais à la fenêtre et je regardais ce qui se passait dans la rue. Effectivement c’était au troisième étage, et donc elle m’a soigné aussi ça.

Comment est-ce possible que quelqu’un à Oaxaca puisse savoir ça ?

Aquarelle de Boucq représentant un couple de "curanderos" à l'entrée de leur cabinet.

Vous avez d’autres projets en relation avec le Mexique ?

Je dessine une série de bande dessinée qui s’appelle le Janitor où Janitor est un homme de renseignement du Vatican…Il est prévu que dans le prochain album, Janitor découvre en venant au Mexique des éléments qui tiennent à sa vie précédente, à sa vie d’enfant….il va découvrir qui il est…

J’ai commencé à dessiner l’album, pas encore les passages qui ont lieu au Mexique, mais une partie des péripéties se déroulera là-bas…

Et quelles autres surprises nous réservez-vous pour 2010 ?

Il y a d’abord ce nouvel album de Janitor. J’ai également accepté de faire un album pour la série XIII et une nouvelle histoire de Bouncer avec Alejandro Jodorowsky. Je participe également à la préparation du Carnaval d’Aix en Provence, on m’a demandé de dessiner des chars, les masques….Et j’ai commencé à travailler sur un nouvel album de Jérôme Moucherot. Dans cet album, le personnage va partir à la découverte de lui-même….

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